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#427 / INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Faut-il être poli avec les IA comme ChatGPT ?

La politesse booste-t-elle ChatGPT ? Une étude de Penn State révèle qu'être trop poli peut nuire à la précision de l'IA.

7 min Adrien
Faut-il être poli avec les IA comme ChatGPT

Beaucoup de gens disent « s’il vous plaît » à leur IA. Par réflexe, sans y penser. Ça ne change rien au modèle, mais ça coûte de l’énergie, et ça dit quelque chose de notre rapport à ces outils.

La question divise. Les uns y voient une simple extension de notre éducation, une manière d’humaniser des échanges de plus en plus robotisés. D’autres y perçoivent une aberration écologique. Derrière ces merci qui ponctuent nos conversations avec ChatGPT, Gemini ou Copilot se cachent des processus informatiques bien réels.

L’illusion de l’empathie dans nos échanges avec les machines

Nous avons cette tendance irrépressible à attribuer des intentions, des émotions et des traits de personnalité aux objets qui nous entourent, surtout lorsqu’ils imitent le langage humain. Une IA qui construit des phrases, corrige ses erreurs et propose des nuances sémantiques active chez nous des zones cérébrales dédiées aux interactions sociales. Ce n’est pas un défaut de jugement, mais une réponse biologique à une interface qui ne nous ressemble que par le verbe.

Pourtant, quand nous remercions une IA, nous ne le faisons par habitude sociale. Le risque, souligné par plusieurs experts est de perdre de vue la nature de l’outil. L’IA n’a pas d’état d’âme, elle traite des probabilités statistiques pour prédire le mot suivant le plus probable dans une séquence. Être poli avec elle, c’est un peu comme remercier une calculette pour avoir effectué une multiplication, cela ne change rien au fonctionnement de la machine, mais cela modifie le cadre mental de l’utilisateur.

Des chercheurs notent que ce ton, bien qu’inutile pour la machine, peut paradoxalement influencer la qualité des réponses. Notre langage est un système interconnecté. En adoptant un ton formel et poli, nous avons tendance à structurer nos propres requêtes de manière plus rigoureuse. C’est peut-être là le vrai bénéfice, la politesse nous force, nous, humains, à être plus clairs, plus précis et plus articulés. Le bénéfice n’est donc pas dans la gratitude reçue, mais dans la clarté induite par l’effort de courtoisie. Cependant, ce bénéfice est-il suffisant pour justifier le coût qui en découle ?

Le coût énergétique colossal de la courtoisie

Derrière chaque requête, même la plus brève, se trouve une débauche d’énergie. Les modèles de langage actuels reposent sur des centres de données massifs, des infrastructures qui tournent 24 heures sur 24 pour traiter les trillions de calculs nécessaires à la génération de textes. Chaque mot supplémentaire envoyé au modèle demande une puissance de traitement additionnelle.

Sam Altman, le patron d’OpenAI, a récemment mis en lumière ce paradoxe. Répondant à un internaute qui s’interrogeait sur les frais générés par les formules de politesse des utilisateurs, il a confirmé que ces « s’il vous plaît » et « merci » cumulés représentaient des dizaines de millions de dollars en électricité. Si l’on décompose cela à l’échelle d’un utilisateur individuel, le coût peut paraître dérisoire. Mais à l’échelle de centaines de millions d’utilisateurs quotidiens, l’addition devient une donnée environnementale majeure.

À noter :
Selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie, une requête sur un modèle d’IA générative consomme environ dix fois plus d’électricité qu’une recherche classique effectuée sur un moteur de recherche comme Google.

Le problème ne s’arrête pas à la consommation électrique. Le refroidissement des serveurs dans ces centres de données géants nécessite des volumes d’eau colossaux. Des recherches menées par l’Université de Californie à Riverside et l’Université du Texas ont chiffré cet impact. Une session de questions-réponses avec une IA peut consommer près d’un demi-litre d’eau. Quand on sait que les projections pour 2027 prévoient une consommation totale d’eau pour les IA atteignant plusieurs milliards de mètres cubes, la question de l’optimisation des requêtes devient un impératif de durabilité. Chaque mot inutile, chaque phrase de courtoisie superflue, participe marginalement mais réellement à cette ponction sur les ressources.

Le ton influence-t-il la précision des réponses ?

Une idée tenace circule selon laquelle un ton poli rendrait l’IA plus docile ou plus encline à donner des réponses justes. Si cette intuition est séduisante, les faits sont plus nuancés. Une étude publiée sous le titre Mind Your Tone: Investigating How Prompt Politeness Affects LLM Accuracy a pris le contre-pied de cette croyance populaire en testant la précision des réponses selon le niveau de courtoisie utilisé.

Dans certaines configurations, les requêtes formulées de manière directe, voire un peu rude, obtenaient des taux de précision légèrement supérieurs aux requêtes trop polies. Ce phénomène ne signifie pas que l’IA préfère l’agressivité. Il suggère plutôt que les formulations très polies, chargées de tournures de phrase et de digressions sociales introduisent du bruit dans le prompt qui peut distraire le modèle de son objectif principal.

L’IA, par nature, cherche à satisfaire la requête en se basant sur le contexte fourni. Si vous demandez « Pourriez-vous, s’il vous plaît, avoir l’immense gentillesse de m’expliquer tel concept ? », le modèle doit traiter une charge sémantique qui n’ajoute aucune valeur à l’explication demandée. En revanche, un prompt direct comme « Explique ce concept » permet au modèle de se concentrer immédiatement sur la tâche à haute valeur informative. L’efficacité du prompt semble donc être corrélée à une économie de langage, une leçon que les utilisateurs gagneraient à intégrer pour optimiser tant leurs résultats que leur empreinte environnementale.

L’anthropomorphisme brouille nos communications

Si les faits pointent vers l’inutilité, voire l’inefficacité, de la politesse envers les machines, pourquoi le réflexe est-il si tenace ? La réponse réside dans nos habitudes sociales profondément ancrées. Nous vivons dans une culture où le langage est le véhicule du respect. Pour nous, une communication sans courtoisie est perçue comme un signe de domination, de mépris ou de mauvaise éducation. Appliquer ces mêmes codes aux machines est une manière, pour nous, de maintenir une cohérence dans notre comportement.

Des psychologues suggèrent que nous ne remercions pas l’IA pour elle-même, mais pour nous-mêmes. Maintenir des standards de politesse, même envers un objet inanimé, serait une manière de ne pas laisser s’éroder nos propres réflexes relationnels. Mais Sherry Turkle, sociologue reconnue pour ses travaux sur notre relation à la technologie, met en garde contre ce transfert de comportements. En traitant les machines comme des interlocuteurs sociaux, nous risquons de transformer nos attentes envers nos interactions humaines, en les rendant plus transactionnelles et moins complexes.

Pourquoi être poli avec l’IA modifie nos interactions humaines ?
Adopter un ton autoritaire ou agressif avec une IA, même si elle n’en souffre pas, peut potentiellement conditionner l’utilisateur à adopter des comportements similaires avec ses pairs humains. des habitudes de communication moins empathiques.

Reste à trouver un juste milieu. Être conscient que l’on s’adresse à un algorithme n’interdit pas une certaine forme de respect intellectuel envers le processus. Mais il faut distinguer la politesse de l’efficacité. La machine ne demande pas de considération, elle demande des instructions claires, sans ambiguïté et débarrassées du superflu.

Stratégies pour formuler des requêtes efficaces

Si la politesse n’est pas le levier magique de la performance, alors qu’est-ce qui le fait fonctionner ? Ce qui fait la différence, c’est rarement la politesse, c’est la précision.

Définissez ce que vous attendez dès la première phrase. Pas « Peux-tu regarder ce document ? » mais « Résume ce rapport en trois points pour un public non-technique ». L’IA calibre sa réponse sur ce que vous lui donnez : plus votre demande est floue, plus la réponse le sera. Donner un rôle explicite, comme « tu es expert en analyse de données », aide aussi le modèle à choisir le bon niveau de détail.

Le contexte compte autant que la question elle-même. L’IA ne connaît pas votre secteur, votre public, vos contraintes. Préciser « le ton doit rester accessible » ou « je m’adresse à des débutants » change le résultat bien plus qu’un « s’il vous plaît » ne le ferait. Un prompt bien cadré évite deux ou trois échanges correctifs et réduit la consommation de ressources par la même occasion.

Vers un nouveau rapport à la machine

Le débat sur la politesse envers ChatGPT n’est qu’un symptôme de notre transition vers une ère où l’intelligence est partout à la fois. Ce que nous avons appris, c’est que le ton que nous utilisons pour communiquer avec ces outils est, avant tout, un miroir de nos propres représentations mentales. Si le fait de dire merci vous aide à rester concentré et à maintenir une rigueur dans votre propre langage, continuez. Mais sachez que cette courtoisie est un acte pour vous-même, et non pour l’algorithme.

Si, en revanche, votre objectif est d’obtenir des résultats optimisés tout en minimisant votre empreinte numérique, concentrez vos efforts sur la structure et la clarté de vos prompts. Apprendre à formuler des instructions précises est un savoir-faire en devenir, une compétence qui sera sans doute aussi précieuse dans les années à venir que la maîtrise des moteurs de recherche le fut au début des années 2000. Si cette réflexion vous intéresse, notre article sur l’impact réel de l’IA sur nos ressources pousse la question plus loin.