Depuis quelques jours, Linux serait enfin arrivé là où la communauté l’attend depuis des années. Plusieurs médias français ont relayé la progression spectaculaire du système d’exploitation libre qui aurait dépassé les 10 % de parts de marché sur ordinateur de bureau. Une performance historique et qui semble parfaitement s’inscrire dans le contexte actuel. Windows 11 est de plus en plus critiqué, Windows 10 arrive en fin de support et Linux bénéficie d’une visibilité croissante auprès des utilisateurs qui cherchent une alternative.
StatCounter affiche effectivement plus de 10 % pour Linux sur les ordinateurs de bureau en Amérique du Nord en juillet 2026. Mais cette affirmation mérite une précision importante, car ces 10 % ne représentent pas 10 % des ordinateurs nord américains et encore moins 10 % des utilisateurs d’ordinateurs. StatCounter ne réalise pas un recensement du parc informatique. Il mesure l’activité observée sur le Web.
Aux États Unis, PCWorld a rapidement remis en question l’interprétation de cette hausse. Quelques jours plus tard, Windows Latest est allé encore plus loin en confrontant les données de StatCounter avec celles de Cloudflare. Leur enquête apporte un élément qui a largement manqué dans les reprises françaises. Une partie importante du trafic associé à Linux pourrait provenir de machines automatisées, et de l’écosystème grandissant des robots et des agents d’intelligence artificielle.
Au programme de cet article
StatCounter mesure le Web et non le parc informatique
StatCounter est une société spécialisée dans l’analyse du trafic Internet. Son système de mesure est présent sur un très grand nombre de sites et collecte des informations concernant les visites et les pages consultées. À partir de ces données, StatCounter peut déterminer le système d’exploitation associé à une consultation.
C’est ainsi que sont construits ses graphiques consacrés aux parts de marché des systèmes d’exploitation.
StatCounter explique que ses statistiques sont basées sur les pages vues. Il ne compte donc pas directement les ordinateurs installés dans un pays et ne demande pas à chaque utilisateur quel système d’exploitation il utilise. Il observe une partie du trafic Internet et en déduit la proportion des systèmes présents dans ce trafic.
Cela signifie qu’un ordinateur qui existe mais qui ne génère aucune page vue pendant la période étudiée ne participe pas à la statistique. À l’inverse, un appareil qui génère un nombre très important de requêtes peut représenter une part beaucoup plus importante du trafic que ne le laisserait penser le nombre de machines physiques.
Dire que Linux représente 10,61 % des statistiques de StatCounter n’est donc pas équivalent à dire que 10,61 % des ordinateurs fonctionnent sous Linux.
Le chiffre devient beaucoup plus difficile à interpréter lorsque les robots entrent en scène
Cette distinction serait déjà importante dans un Web composé uniquement d’utilisateurs humains. Elle l’est encore davantage aujourd’hui.
Internet est parcouru en permanence par des systèmes automatisés. Les moteurs de recherche utilisent des robots pour indexer les pages. Les entreprises utilisent des crawlers pour surveiller des sites. Les services de sécurité analysent le trafic. Et depuis l’explosion de l’intelligence artificielle générative, de nouveaux agents parcourent le Web pour récupérer des informations et alimenter différents systèmes.
Ces IA utilisent très largement Linux.
StatCounter indique qu’il cherche à détecter et à exclure une partie de l’activité automatisée de ses données.
Lorsqu’un serveur Linux effectue une requête vers un site, le système de mesure peut identifier Linux. Il ne sait pas nécessairement si un être humain est assis devant un ordinateur, si un serveur effectue une tâche automatisée ou si un agent logiciel est en train de parcourir le Web.
Les IA utilisent aujourd’hui des navigateurs headless et peuvent même pour certaines utiliser le même navigateur que vous.
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Windows Latest a confronté les statistiques avec Cloudflare
Pour aller au-delà du graphique de StatCounter, Windows Latest s’est appuyé sur les données de Cloudflare Radar. Cette source présente un intérêt particulier parce qu’elle permet de distinguer le trafic humain du trafic automatisé.
Selon l’analyse publiée par Windows Latest, Linux représente environ 4,7 % du trafic humain observé dans les données étudiées en Amérique du Nord. Lorsque le trafic automatisé est inclus, la proportion associée à Linux augmente fortement et atteint environ 16 % en moyenne, avec certains jours où elle monte jusqu’à 26 %.

Les deux entreprises ne mesurent pas exactement le même trafic et leurs données ne reposent pas sur le même échantillon. Le chiffre de 4,7 % ne doit donc pas être présenté comme la véritable part de marché de Linux.
Lorsqu’une partie importante du trafic Linux provient de machines automatisées, une hausse de Linux dans les statistiques Web ne signifie pas qu’un nombre équivalent d’utilisateurs humains vient de passer à Linux.
L’intelligence artificielle pourrait rendre ce problème encore plus important
Le phénomène mérite d’autant plus d’attention que le Web connaît actuellement une transformation profonde.
Les agents d’intelligence artificielle ne se contentent plus de répondre à partir d’informations déjà indexées. De plus en plus de systèmes sont capables de rechercher eux mêmes des informations sur Internet, de consulter des pages, de suivre des liens et de récupérer des données.
Cette activité n’est pas comparable à celle d’un utilisateur devant son navigateur.
Un agent peut effectuer un grand nombre de requêtes dans un temps très court. Il peut parcourir des centaines ou des milliers de pages sans intervention humaine directe. Et une partie importante de l’infrastructure qui héberge ces systèmes fonctionne sous Linux.
Cela crée une difficulté supplémentaire pour toutes les statistiques qui utilisent le trafic Web pour mesurer l’usage des systèmes d’exploitation.
Il faut également savoir qui ou quoi a effectué cette requête.
Un utilisateur humain sous Linux et un agent logiciel exécuté sur une infrastructure Linux peuvent produire des requêtes qui se ressemblent du point de vue d’un système de mesure.
La différence entre les deux est pourtant considérable si l’on cherche à mesurer l’adoption de Linux sur les ordinateurs personnels.
L’été peut modifier les statistiques sans provoquer de migration informatique
Il existe une autre explication qui mérite d’être prise en compte, même si elle ne permet pas à elle seule d’expliquer le chiffre actuel.
Une statistique fondée sur l’activité Web dépend nécessairement de l’activité des machines observées.
Pendant les périodes de vacances, les habitudes d’utilisation changent. Les ordinateurs professionnels peuvent être moins utilisés. Certaines machines restent éteintes pendant plusieurs semaines. D’autres utilisateurs consultent davantage Internet depuis leur smartphone plutôt que depuis leur ordinateur.
Toutes ces variations peuvent modifier la composition du trafic mesuré.
Un ordinateur Windows qui reste éteint n’est pas devenu un ordinateur Linux. Il ne produit simplement plus de pages vues pendant la période concernée.
Cela peut avoir un effet sur une statistique qui mesure des pages vues, car la proportion calculée dépend de ce qui est observé.
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